Publié par : granrubieres | novembre 29, 2011

Conte lorrain: le Noël des animaux.

Nul n’est censé ignorer l’adamantine loi divine qui règne en souveraine inflexible depuis des siècles et des siècles sur notre humble terre lorraine en cette douce et sereine nuit de Noël. Tandis que leurs maîtres sont occupés à prier et louer le Seigneur, à le remercier pour ses innombrables bienfaits, les animaux de la ferme se réveillent à minuit sonnant et se prennent d’une frénésie de deviser à l’envi.

 Ils empruntent alors le langage des humains pour échanger en secret force confidences. Le Bon Dieu leur a accordé ce don unique, magique, canonique, à titre épisodique mais symbolique ! C’est sa manière à Lui d’honorer la bonhomie de ces bêtes bienveillantes dont les ancêtres connurent le privilège de réchauffer de leur souffle l’Emmanuel, au creux de la crèche crépusculaire à Bethléem. Car bergers et bouviers connurent la primauté d’adorer l’Enfant Jésus, avant même les puissants d’ici-bas, qu’ils fussent rois ou mages.

 Le bœuf brun, brossé de près, bien brave à l’attelage et au pacage et l’âne, humble monture, qui fut de toutes les aventures et mésaventures christiques, de la fuite en Egypte de la Sainte famille à l’entrée triomphale du Messie à Jérusalem.

Les compères conversent adoncques paisiblement, à l’abri des oreilles indiscrètes derrière leurs bottes de paille. Mais malheur à celui qui enfreindrait les consignes du Tout-Puissant ! Car il est formellement interdit aux hommes d’écouter leurs propos !

Un mauvais bougre qui feignit de l’oublier l’apprit à ses dépens. Un bougon au verbe haut, à la main leste, au pied vengeur, qui bravait la sagesse des aïeux et savait tout mieux que quiconque. Le méchant paysan, méprisant, avait pour pitoyable habitude de maltraiter son maigre cheptel. A la moindre occasion, sitôt essuyé une contrariété ou sitôt reçu un refus, il invectivait ses pensionnaires qu’il imaginait soumettre à ses exigences de labeur sous une bordée d’injures, par une pluie de coups, les abreuvant de brimades et de reproches, bref les bourriaudant sans retenue.

Il ne se montrait guère plus tendre avec sa famille, battant régulièrement femme et enfants comme plâtre, jubilant à l’idée de les rétrillonner sous de fallacieux prétextes.

Le réveillon d’un hiver de frimas, faisant fièrement fï des recommandations des anciens, notre vilain drôle refusa de se rendre à la messe de minuit et ce malgré les pressantes supplications de son épouse. Caché dans le foin au fin fond de l’étable, le laboureur somnolait, en attendant que, là-bas, dans la cuisine, l’horloge égrène les douze coups mythiques. Il se réveilla brusquement au son du carillon pour apercevoir un rai de lumière éclairer la litière. L’âne étirait ses longues oreilles, le bœuf entrouvrait un œil.

 « C’est jour de fête aujourd’hui, peut-être notre maître nous doublera-t-il notre ration d’avoine… déclara le premier.

-Je te trouve bien optimiste, répondit le second.

-On ne sait jamais !

-En tout cas, il ne nous forcera pas à travailler, se réjouissait le placide ruminant. »

Interloqué par ces propos osés, l’incorrigible curieux sursauta.

« Rien n’est moins sûr, soupira mélancoliquement le grison.

-Certes, il est souvent brutal et infernal avec nous. Mais toi d’ordinaire si patient, il te faut lui pardonner ses accès de colère.

-Eh pourquoi donc ?

-Parce que tout simplement, il ne se passera guère de temps avant que nous ne le conduisions au cimetière sur sa vieille charrette branlante. »

 

Epouvanté, époustouflé, éprouvé, le baoué se précipita au-dehors, la respiration haletante, la carcasse pantelante, la démarche chancelante. D’abord désespéré, il râmina, rengrula, regimba. Puis se ressaisit et courut vers la chapelle romane où les fidèles entonnaient les premières notes d’un chant de liesse. Le chœur des anges dans nos campagnes résonnait sous les voûtes millénaires de la petite église encapuchonnée de blanc.

Hélas ! le rustaud, dans sa course effrénée, trébucha fort maladroitement et chuta de tout son poids dans le fossé. C’est là que les villageois le découvrirent le lendemain, roide mort. Alors ils dégagèrent de la congère son cadavre figé et le portèrent en terre dans une sépulture hors les murs. Malheur à celui qui défie en catimini la divine prescription !                                Nicole Lazzarini


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